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Une route de l’exil : de l’encampement insulaire à la ville. Gouvernance territoriale, condition migrante et travail du recyclage dans la Grèce post-austéritaire (2019-2026).

2018
Sous la direction de Delphine Mercier
Sous la co-direction de Valérie Michel
Financement : École Doctorale

Résumé

Au cours des deux dernières décennies, la Grèce a occupé une double position singulière : à la fois laboratoire d’expérimentation des politiques européennes et internationales en matière de travail, d’emploi et de migration, et théâtre d’exposition des « crises » géopolitique en Méditerranée. Cette double dimension s’est intensifiée dans les années 2010, marquées par l’austérité et les discours sur la « crise de la dette grecque » (ou « crise économique ») – trois mémorandums en 2010, 2012 et 2015 – ainsi que la « crise migratoire » en mer Égée, à laquelle l’Union européenne a répondu par l’approche « hot spot » (2015). Cette crise de l’hospitalité européenne a révélé ou ravivé une « crise des frontières » entre l’UE et la Turquie, elle-même imbriquée dans les tensions plus directes entre Athènes et Ankara. La révision du rôle de la Grèce au sein des institutions européennes témoigne d’une crise – demeurée plus symbolique que territoriale – de la frontière entre la Grèce et l’Union elle-même. L’intrication de ces crises a engendré des formes de dépossession économique et politique par la dette et l’imposition de plans d’austérité, révélatrices d’une « crise démocratique » profonde.

Cette thèse analyse la route migratoire euro-turco-grecque comme un processus structuré simultanément par les politiques frontalières européennes et par les transformations territoriales, économiques et sociales de la Grèce post-austéritaire entre 2019 et 2026. Elle interroge la manière dont cette route, de l’encampement sur les îles de la mer Égée aux espaces urbains grecs, produit et reconfigure simultanément les expériences migratoires, les formes de gouvernance territoriale et les marchés du travail.

Elle mobilise également une critique de la notion de « crise migratoire » et des catégories institutionnelles produisant des formes de dépossession, de domination et de stratification sociopolitique. À partir d’une approche croisant sociologie des migrations, sociologie des frontières, sociologie urbaine et sociologie du travail, la route migratoire est envisagée non comme un simple axe de circulation, mais comme un espace social produisant des rapports spécifiques au territoire, au temps, au droit, au travail et à l’altérité.

La recherche montre comment la normalisation de la « crise » en Grèce a fait de ce territoire un laboratoire des politiques européennes d’asile, de contrôle et de gestion des mobilités. L’encampement insulaire apparaît ainsi comme un dispositif de gouvernement produisant immobilisation, attente et vulnérabilisation des personnes exilées. Cependant, le passage vers les villes grecques ouvre également des espaces de réappropriation du projet migratoire. Les demandeurs d’asile et réfugiés y développent des formes de solidarité, de circulation des savoirs et de mobilisation de capitaux sociaux et informationnels entre pairs, permettant de recomposer les trajectoires migratoires aux marges de l’Union européenne.

L’analyse met également en évidence les effets des temporalités administratives de l’asile sur les rapports au travail, à l’autonomie et à la condition migrante. Dans ce contexte, le travail apparaît à la fois comme une contrainte produite par les formes contemporaines de gouvernances des migrations et comme une ressource d’émancipation relative à un contexte de privation de liberté. Enfin, l’étude des mutations du secteur du recyclage en Grèce montre comment l’imbrication de crise multiple participe à la reconfiguration des marchés du travail, de la gouvernance territoriale et à l’intégration différenciée des travailleurs migrants.

Mots-clés : Territoire, Migration, Marchés du Travail, Crise(s), Ville, Recyclage, Grèce