L’Amazonie interroge, fascine. Mais l’Amazonie, comme une unité homogène, n’existe que dans notre imaginaire (n’oublions pas que ce terme a été inventé par les Occidentaux). Il faut plutôt la voir comme une image de kaléidoscope, reflet de réalités bien différentes. Parlons donc d’une Amazonie plurielle.
Le contexte de crises multiformes que nous vivons nous pousse à vouloir explorer d’autres voies pour échapper au paradigme dominant, source de ces crises.
Guidés par cette question, José Augusto Lacerda Fernandes, professeur à l’Université fédérale du Pará (UFPA), expert en bioéconomie et chercheur invité à plusieurs reprises au LEST, et Héloïse Berkowitz, chercheuse au LEST, coordinatrice de l’ANR MetaOrgTrans et cofondatrice de Peer Community in Organization Studies, ont organisé à Belém, à l’Université fédérale du Pará (UFPA), en terre amazonienne, des rencontres scientifiques les 29/03, 30/03 et 01/04 2026, dans un format qui se voulait singulier.
Ce workshop trilatéral Brésil – Guyane française – France a porté sur le thème : « S’organiser différemment pour d’autres futurs : penser le développement d’une bioéconomie inclusive en Pan-Amazonie à partir des méta-organisations et des peuples autochtones ».
Ce workshop de trois jours a bénéficié du soutien et de la confiance de l’initiative Amazônia+10 et de ses partenaires institutionnels, en particulier le Conseil national des fondations d’appui à la recherche (CONFAP), le Centre franco-brésilien de la biodiversité amazonienne (CFBBA) et l’Ambassade de France au Brésil.
Incarnant ses questionnements dans son organisation et dans le soin apporté à la participation, le workshop a porté une attention particulière à l’expression et à la représentation de voix autochtones et de perspectives autres. Les échanges ont notamment porté sur la manière dont différentes traditions de connaissances et de savoirs, portées notamment par les peuples autochtones d’Amazonie et par les communautés éducatives et scientifiques du Sud global, peuvent dialoguer afin d’élargir notre compréhension des ordres sociaux contemporains et d’explorer d’autres perspectives, d’autres manières de s’organiser et des trajectoires alternatives de transformation sociale et écologique.
Ce workshop a été pensé suivant un design particulier, loin des standards du monde académique, traduisant un engagement fort à vouloir :
- créer un lieu d’échanges de connaissances et d’expériences où chacun pouvait s’exprimer avec bienveillance ;
- donner la parole à des chercheurs et chercheuses issus des peuples autochtones de différentes régions de l’Amazonie, y compris de Guyane, trop souvent ignorée, invisibilisée ou contrainte à répondre à des standards venant du Nord ;
- combiner des séances plénières et des visites de terrain, offrant une expérience incarnée et sensible de ce que veut dire travailler dans un milieu amazonien marqué par la chaleur, l’humidité, la richesse des écosystèmes et l’omniprésence du vivant ;
- capturer et valoriser le dynamisme des échanges à travers l’art et la créativité grâce à la présence d’artistes dessinateurs et à des ateliers d’expression artistique ;
- créer des espaces de rencontre avec les entrepreneuses et entrepreneurs, acteurs de la bioéconomie locale, pour encourager des échanges transversaux et rappeler l’ancrage de l’université dans son territoire ;
- privilégier enfin le français et le portugais comme langues de travail et de dialogue, grâce à une double traduction humaine en temps réel, dans une démarche attentive à la pluralité des perspectives situées et ancrées dans leurs contextes respectifs.
Suivant ce format original et singulier, ce workshop a été un moment rare et précieux, riche en couleurs : au sens propre, avec les impressions bigarrées du territoire amazonien ; au sens figuré, avec des personnalités de différentes cultures proposant des regards pluriels et complémentaires entre participantes et participants brésiliens, guyanais et français.
Un équilibre délicat trouvé
- entre récits de luttes et de souffrances des peuples autochtones et retours d’expérimentations locales, bien pensés et organisés pour un développement pan-amazonien plus inclusif, avec la présence active d’entrepreneurs présentant leur travail et leurs produits ;
- entre des approches théoriques renouvelées donnant l’espoir qu’une autre manière de s’organiser est possible et des débats interdisciplinaires sans domination, notamment grâce à la contribution des doctorants et jeunes docteurs de La Rabeja ;
- entre les trois identités culturelles socles du workshop, à savoir le Brésil, la Guyane française et la France hexagonale ; une invitation à redéfinir son identité de chercheur ou chercheuse à travers un équilibre intérieur entre rationalité et créativité, entre science et art.
Trois grands enseignements issus du workshop
Le premier est de mieux comprendre les épistémologies portées par les chercheurs autochtones ainsi que les luttes diverses des peuples autochtones en Pan-Amazonie, et leur rapport au développement de la bioéconomie ainsi qu’à la question de la gouvernance par les méta-organisations (conférences de Francisco Apurina, Braulina Baniwa et Ana Clara Souza).
Le deuxième est de mieux appréhender les solutions alternatives déjà possibles, autant théoriques (avec notamment la conférence d’Héloïse Berkowitz sur les organisations alternatives ou celle de Philippe Eynaud sur « l’autre gestion ») que pratiques (à travers les retours d’expérience décrits par Antonio Adevaldo da Costa sur les solutions alternatives mises en place par les communautés ribeirinhas et les travaux de Gisèle Silva sur les expérimentations des communautés Kassawa pour développer une bioéconomie malgré des défis de taille).
Le troisième est de prendre soin de son identité de chercheuse ou chercheur en acceptant que celle-ci soit plurielle, reposant sur notre capacité combinée à penser, imaginer, sentir et agir.
La combinaison de ces trois enseignements a permis d’élargir les perspectives en accueillant d’autres visions du monde, d’explorer d’autres champs des possibles et de faire émerger des alternatives, tout en consolidant un réseau émergent et engagé de chercheuses et chercheurs.
Contact
© Karine Guiderdoni-Jourdain, chercheuse au LEST et participante du workshop.
